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Couler un bateau … pas si simple !


Banniere engine room Buccanneer

… Ou les tribulations d’un groupe bien dĂ©cidĂ© Ă  crĂ©er un nouveau rĂ©cif artificiel pour les plongeurs du Midwest (USA).
A qui viendrait donc l’idĂ©e biscornue, s’il y a dĂ©jĂ  une grande abondance d’épaves, d’aller s’enquiquiner Ă  en couler d’autres volontairement ? Cela parait un peu Ă©trange, et pourtant, …

SituĂ©s entre le Canada et les Etats Unis, au beau milieu du continent amĂ©ricain, les lacs Ontario, Erie, Huron, Michigan et Superior, tous interconnectĂ©s entre eux et reliĂ©s Ă  l’Atlantique via le fleuve Saint Laurent, couvrent une surface cumulĂ©e de plus de 244 100 km2 ( (Ă  peu près la taille du Royaume Uni). Ensemble, les grands lacs constituent la plus grande concentration d’eau douce du monde entier (environ 18% des rĂ©serves totales de notre planète). Pour donner une meilleure idĂ©e de leur volume total, cela reprĂ©sente assez d’eau pour couvrir les 48 Ă©tats contigus des États-Unis Ă  une profondeur uniforme de 2,9 mètres ! Du fait de leur positionnement stratĂ©gique, les grands lacs sont devenus, dès le dĂ©but de la colonisation de l’AmĂ©rique, le rĂ©seau de choix pour le transport de matières premières (telles que les mĂ©taux, le bois, le charbon), de marchandises et Ă©galement de passagers et ce, jusqu’Ă  un passĂ© rĂ©cent. Si l’on intègre le volume Ă©tonnant du trafic au cours des siècles et les conditions mĂ©tĂ©orologiques pas souvent favorables sur les grands lacs (principalement en hiver), on comprend mieux le fait que plus de 5.000 Ă©paves – dont 1.000 localisĂ©es et identifiĂ©es Ă  ce jour – jonchent leurs fonds sablonneux. Une vĂ©ritable aubaine pour les plongeurs de ces rĂ©gions ! D’autant plus que c’est lĂ  mĂŞme que l’on trouve les Ă©paves les mieux prĂ©servĂ©es au monde.

Comment se fait-il alors que nos magazines préférés ne regorgent pas d’annonces vantant moult croisières de plongée de rêve sur les grands lacs ? Pourquoi, contre toute attente, ne se bouscule-t-on pas au portillon pour venir tremper ses palmes dans les Grands Lacs ?
En effet, peu de touristes s’y aventurent et la cause principale de cette hésitation est la raison fondamentale pour laquelle ces épaves sont tellement bien conservées : l’eau est FROIDE. Et quand je dis froide, je parle de 4 degrés Celsius dès que l’on passe la thermocline (couche de transition thermique rapide entre les eaux superficielles et les eaux profondes d’un lac ou d’un océan) des 30 mètres, quelle que soit la saison. De plus, comme l’eau est douce, les grands lacs ne comptent pas d’organismes qui s’attaquent au bois comme on en trouve dans les mers salées, ou encore d’autres, tels les coraux, qui recouvrent les structures, naturelles ou non, au point de les rendre méconnaissables en l’affaire de quelques années. Enfin, la visibilité est souvent un challenge, variant de 30 cm au pire à une vingtaine de mètres dans des conditions optimales. Ceci est dû au fait que le fond des grands lacs est constitué de sédiments très fins, qui mettent longtemps à se redéposer une fois dérangés par les courants et les vagues. La lumière du jour a donc peine à filtrer, et donc plus on va profond, plus il fait sombre. Tous ces facteurs contribuent à l’excellente préservation des épaves, qu’elles soient faites de bois (comme les goélettes du 19e siècle) ou de fer (cargos modernes du 20e siècle), mais parallèlement, ils contribuent à rebiffer une grande majorité de plongeurs peu enclins à braver ces obstacles pour leur rendre visite. Et c’est bien dommage car, pour qui a le désir de s’y aventurer, les grands lacs sont un véritable musée de l’histoire de la marine.


A qui viendrait donc l’idĂ©e biscornue, s’il y a dĂ©jĂ  une telle abondance d’épaves, d’aller s’enquiquiner Ă  en couler d’autres volontairement ? Cela parait un peu Ă©trange, et pourtant, le fait de saborder des bateaux destinĂ©s Ă  la casse devient une pratique de plus en plus courante. Le but ? CrĂ©er des rĂ©cifs artificiels.

En plus de leur rôle primordial, vital pour la survie et la prospérité des espèces animales aquatiques (on trouve une concentration animale 20 à 60 fois plus importante sur un récif qu’en pleine eau), ces récifs artificiels peuvent également devenir de formidables terrains de jeux pour nous plongeurs et autres amateurs d’activités marines. Leur impact économique est donc double, générant ainsi des profits substantiels à la communauté locale.

Delphine a l’intérieur du “straits of Mackinac”
Delphine Ă 
l’interieur d’un rĂ©cif artificiel, le Straits of Mackinac
Collection personnelle

Une étude faite en Floride a prouvé que la création de récifs artificiels – tels que le sabordage du vaisseau Spiegel Grove en 2005 – a créé plus de 26.000 emplois dans la région côtière du sud-est, et que celle-ci génère plus de 1,7 milliards de dollars par an de chiffre d’affaire dans le secteur de la plongée, un succès économique loin d’être négligeable. L’étude ajoute que pour chaque dollar dépensé pour la création de ces récifs en Floride, 131$ de profits ont été générés par le biais de la pêche sportive et de la plongée sous marine. Forte de ces résultats, la Floride a volontairement créé l’année passée un des plus gros récifs artificiels au monde en coulant le vaisseau USS Vandenberg (160 mètres de long) au large de Key West.

Ces résultats sont également valides pour la préservation des lacs : le National Sea Grant College a construit le plus grand récif artificiel d’eau douce dans les grands lacs, et celui-ci génère des revenus annuels équivalents à 2,75 fois son coût originel, un résultat plus qu’encourageant.

C’est dans cet état d’esprit – créer des réserves pour les espèces originaires du Lac Michigan, et encourager les plongeurs de la zone du Midwest à venir plonger à Chicago – qu’ont été sabordés la péniche Holly Barge en l’an 2000 et le Straits of Mackinac (un ferry de 200 pieds de long) en 2003 au large des cotes de la «Windy City », et ce, grâce aux efforts d’un groupe de dévoués plongeurs, avec l’intrépide Captain Henk Fiene à leur tête, qui à l’époque organisait des excursions de plongée sur les sites d’épaves (naturelles) locales. A peine un an après son sabordage, le Straits of Mackinac est devenu – et demeure à ce jour – l’attraction de plongée numéro un de la région.

plus.jpgA voir absolument un petit film réalisé quand le Strait of Mackinac a été coulé.
Pour en savoir encore plus sur le sabordage du “straits of Mackinac”

 Fort de ce succès, et bien qu’il se soit retiré du business à cette époque, Henk achète alors le Buccaneer aux enchères en 2006 avec l’espoir de le voir se transformer un jour en épave pour les plongeurs de Chicago.
Originellement baptisé « Dexter», c’est un cargo brise-glace en fer d’une trentaine de mètres de long, construit en 1925 dans un chantier naval du Michigan.

le “Dexter” dans ses jeunes années
le Dexter dans ses jeunes années
Photo d’archive du lancement du Dexter en 1925 - Collection Cris Kohl

Au lieu de braver les glaces hivernales, il aura été utilisé, entre autres, comme bateau garde-côtes à la poursuite des trafiquants de rhum dans le golfe du Mexique durant la prohibition, comme accompagnateur de convois en mer durant la seconde guerre mondiale, puis comme bateau de pêche, ou encore ferryboat sur la Côte Est dans les années 60, avant de finir comme bateau de croisière à thème dans la région de Chicago, d’où il tient son nom.

Bateau de croisière à thème pirate « Buccaneer » amarré au Navy Pier à Chicago Photo Cris Kohl
Le bateau de croisière à thème pirate « Buccaneer » amarré au Navy Pier à Chicago
Photo Cris Kohl, © Seawolf communications, Inc.

Henk commence à le nettoyer, et se sépare à l’occasion de quelques pièces revendables. Mais le travail de préparation et de nettoyage est énorme. Arrive alors un groupe d’amis à la rescousse début 2009, et le projet se met réellement en branle.
Les acteurs principaux sont, en plus de Henk Fiene : le Captain Jim Gentile, qui a pris la relève avec sa compagnie « Windy City Diving » qui organise des excursions de plongée sous marine au départ du port de Chicago ; Pat Hammer et la « Tim Early Foundation », une association visant à développer la plongée sous marine dans la région du Midwest par le biais d’attribution de bourses pour financer certains projets ; et Bob Rushman, aidé par une fidèle armée de volontaires, tous ou presque membres de la Société Archéologique Sous-marine de Chicago (UASC), qui deviendra responsable du nettoyage du Buccaneer.

L’intérieur du Buccanneer- salle des machines - Photo : Rick Drew
L’interieur du Buccanneer, salle des machines
Photo Rick Drew

Mais ne coule pas bateau qui veut, ou qu’il veut, ni quand il veut. Avant de pouvoir procĂ©der au remorquage du bateau jusqu’Ă  son lieu de repos final, le processus physique et administratif est on ne peut plus compliquĂ©, et les normes de conformitĂ© auxquelles il faut s’astreindre, très sĂ©vères. Ce qui est normal dans un sens, si l’on considère que plus de 35 millions de personnes dĂ©pendent de la qualitĂ© de l’eau du lac Michigan pour leurs besoins en eau potable.

Commence alors le travail énorme qu’implique la préparation du bateau pour passer les nombreux tests d’inspection, les efforts de recherche d’un lieu de sabordage favorable aux plongeurs (situé pas trop loin du port, à une profondeur d’environ 25 mètres), tout en ne posant pas à la fois un danger à la circulation maritime, la paperasse pour obtenir les permis nécessaires avec les autorités, ainsi que les travaux de transformation pour le rendre « sûr » pour les plongeurs, sans compter la réalisation d’un dossier de recherche complet sur l’histoire dudit bateau, avec photos, plans et dessins à l’échelle réalisés par l’UASC.

 

PHASE I : LE NETTOYAGE
Le processus de nettoyage et de dĂ©contamination se doit d’être mĂ©ticuleux, afin d’être certain que le M/V Buccaneer ne violera pas les strictes normes visant Ă  contrĂ´ler la qualitĂ© de l’eau en Illinois. Les bĂ©nĂ©voles de l’UASC offriront leurs services chaque week-end durant la saison printemps-Ă©tĂ© 2009 Ă  cette fin, un effort collectif estimĂ© Ă  plus de 3.500 heures de travail au total.

Tout d’abord, il faut procĂ©der Ă  l’enlèvement intĂ©gral de tous les dĂ©chets et dĂ©bris prĂ©sents Ă  bord qui pourraient se dĂ©tacher du bateau et flotter Ă  la surface.

buccaneer-nettoyage des débris sur le pont
Nettoyage des débris sur le pont
Photo Cris Kohl, © Seawolf communications, Inc.

Ensuite, il faut gratter les couches de peintures Ă  base de plomb, arracher revĂŞtements de sol et retirer les faux plafonds et autres cloisons qui, une fois gorgĂ©s d’eau, pourraient s’effondrer sur les plongeurs nageant Ă  l’intĂ©rieur de l’épave. Puis il faut s’assurer qu’il n’y a pas d’amiante Ă  bord : heureusement, le bateau n’en contient pas. Enfin, il est indispensable de laver toute trace de carburants, huiles, contaminants, et autres batteries Ă  bord. Les moteurs, divers treuils et rĂ©servoirs de carburant sont nettoyĂ©s Ă  la vapeur afin d’enlever toutes traces d’hydrocarbures. C’est la partie la plus Ă©reintante et salissante du processus, qui sera rĂ©alisĂ©e principalement par Bob Rushman et Scott Mummery.

Buccaneer - Bob Rushman n’a pas peur de se salir! – photo Cris Kohl
Bob Rushman n’a pas peur de se salir !
Photo Cris Kohl, © Seawolf communications, Inc.

 

PHASE II : « SECURISER » LE BATEAU
Afin de sĂ©curiser le bateau pour son utilisation future par les plongeurs, l’atelier de soudure du « Moraine Valley Community College » (MVCC) s’est portĂ© volontaire pour dĂ©couper de larges ouvertures dans la coque et pour enlever portes, fenĂŞtres et autres hublots qui pourraient devenir un danger fatal s’ils se refermaient sur le passage d’un plongeur.

L’intérieur du Buccanneer - Photo : Rick Drew
Passage à l’interieur du Buccanneer
Photo Rick Drew

En dernier lieu, une fois que le bateau sera fin prĂŞt pour son sabordage, l’Ă©quipe de soudeurs du MVCC reviendra pour perforer des trous de ventilation sur le pont et le long des cloisons afin de permettre Ă  l’eau et Ă  l’air de pouvoir s’échapper librement lorsque le bateau sera coulĂ©, ceci dans le but de s’assurer que le bateau se posera correctement sur le fond et pas sur le cotĂ© ou, pire, Ă  l’envers, durant le naufrage.
Toutefois, afin de garantir l’intĂ©gritĂ© structurelle du vaisseau alors qu’il reste Ă  quai, ce travail ne sera rĂ©alisĂ© qu’une fois le permis de sabordage du bateau obtenu des autoritĂ©s compĂ©tentes.

 

PHASE III : OBTENIR TOUTES LES AUTORISATIONS NECESSAIRES
Avant de pouvoir ĂŞtre acheminĂ© jusqu’Ă  l’endroit prĂ©vu pour son sabordage, le « Boucanier » devra ĂŞtre inspectĂ© par toutes les agences compĂ©tentes, non seulement au niveau de l’état de l’Illinois, mais Ă©galement au niveau fĂ©dĂ©ral. Ces agences incluent, entres autres, le DĂ©partement des Ressources Naturelles de l’Illinois, le Corps d’armĂ©e amĂ©ricain d’IngĂ©nieurs, l’Agence de la Protection Ecologique de l’Illinois et les gardes-cĂ´tes amĂ©ricains.

 Bar under stairs - photo Rick Drew1 Buccaneer - lounge - photo Rick Drew2Crew quarters - photo Rick Drew3
Photos de l’interieur de Buccaneer - Rick Drew
1: bar sous escaliers - 2 : salle - 3 : quartiers d’equipage

PHASE IV : ORGANISER UN PLAN DE SABORDAGE IMPECCABLE
Pour l’instant, le bateau est amarré à quai le long de la Little Calumet River, juste en dehors de Chicago. Une fois le permis final reçu, et après avoir donné un préavis de 24 heures aux gardes-côtes, le Buccaneer sera remorqué à l’aide de câbles par deux ou trois bateaux spécialisés dans ce type d’opération sur une distance de 16,1 miles nautiques jusqu’au lieu de sabordage méticuleusement choisi dans le lac Michigan, où deux bouées temporaires auront été placées pour marquer les limites du site. Bien entendu, il n’y aura personne à bord du « Boucanier » durant toute la durée du transport, et l’opération devra se faire de jour et uniquement par temps favorable.

Une fois arrivé à destination, les membres d’équipage des bateaux de remorquage préalablement choisis monteront sur le bateau pour ouvrir les trois vannes afin de faire entrer l’eau à bord. Ils quitteront le navire immédiatement leur mission remplie.
L’idée est que le bateau coule, la poupe en premier, et vienne se poser sans se retourner, droit au fond. Apres étude de la couche de sable à cet endroit, le bateau devrait s’enfoncer d’au moins un mètre. Il est prévu un espace de 14,5 mètres entre le point le plus haut de l’épave et la surface, ce qui est largement suffisant pour ne pas devenir un danger pour la circulation des bateaux. Même si le Buccaneer venait à se retourner durant le sabordage, cela ne diminuerait pas la distance minimale escomptée, au contraire.

Durant tout le processus de sabordage, un périmètre de sécurité de 100 mètres sera établi et maintenu entre le buccaneer / bateaux de remorquage et tous les autres bateaux venus assister à l’événement, afin d’assurer la sécurité de tous.

Une fois le « boucanier » coulé, les équipes vérifieront qu’aucun débris ne remonte à la surface, et si tel est le cas, elles s’assureront qu’ils soient tous repêchés afin de ne rien laisser derrière eux. Après avoir attendu un certain laps de temps pour que les sédiments se redéposent et que se rétablisse la visibilité, une équipe de plongeurs professionnels de la compagnie « Amphibious productions, Inc. » seront les premiers à descendre sur l’épave afin de vérifier sa position sur le fond, et de s’assurer qu’elle est fin prête à être bientôt visitée par les plongeurs.

 

Au final, malgré les efforts de tout un chacun cet été pour voir couler le « boucanier » d’ici la fin de la saison de plongée 2009, il semble qu’il faudra prendre encore un peu son mal en patience. D’après ma récente conversation avec Jim Gentile, tout est en bonne voie néanmoins. Et le moral des troupes reste bon !

John Bell, membre de l’UASC a mis la main sur le trésor caché du « boucanier » !

John Bell, membre de l’UASC a mis la main sur le trésor caché du « boucanier » !
Photo Cris Kohl, © Seawolf communications, Inc.

Il semble que l’autorisation finale devrait être accordée d’ici la fin de l’année, et il a bon espoir de couler le M/V Buccaneer en début de saison prochaine, en avril ou mai 2010.

A ma question : « Est-ce que tous ces efforts en valent bien la chandelle ? »
Jim n’hésite pas un instant et répond, au nom de tous ceux qui ont donné de leur temps et de leur argent à la réalisation de ce projet :
« Je pense que le Buccaneer aura une apparence majestueuse au fond du lac. Je crois que les plongeurs apprécieront son look de « pirate », et prendront plaisir à venir visiter son extérieur, ainsi que son poste de pilotage. En ce qui concerne l’intérieur de l’épave, les quartiers et corridors sont plutôt étroits, ce qui devrait plaire aux plongeurs chevronnés en quête de challenge ».

intérieur du Buccanneer - photo Rick Drew
L’interieur du Buccanneer
Photo Rick Drew

Quant à moi, je m’imagine déjà voir le Capitaine fantôme du « boucanier », veste de brocard flottant derrière lui au gré du courant, alors qu’il vocifère depuis sa cabine de pilotage :
« Bandes de bachi-bouzouks nĂ©oprènĂ©s! Bougres d’amiraux de bateau-lavoir! Descendez jusqu’ici si vous en avez le courage, mille sabords de tonnerre de Brest ! »