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04/06/2009

Faute de grotte...

Exuma align =Exuma….c’est quoi? La consonance est exotique, le mot vibre sur la langue. Cela pourrait être un fruit délicieux, le nom d’une belle inconnue habitant une terre lointaine, ou encore la nouvelle danse de l’été. Mais que nenni. Avec une île pour chaque jour de l’année, les 365 ‘cays’ de sable blond formant l’archipel d’Exuma s’égrènent sur plus de 100 miles nautiques, la plus proche d’entre elles se situant à 50 miles au sud est de Nassau, capitale des Bahamas. A l’extrémité de la chaine, Great Exuma, elle-même reliée à sa sœur Little Exuma par un petit pont à voie unique, est restée fidèle à elle-même, inchangée, ni par le temps qui passe, ni par le clapotis de ses eaux turquoises qui lèchent les orteils de ceux qui savent l’apprécier a sa juste valeur. Et c’est tant mieux ainsi. Et pourtant, nombreux sont ceux qui, sans même le savoir, ont admiré ses paysages. En effet, moultes scènes du film à gros budget ‘Pirates des Caraïbes’ ont été tournées sur ses immenses bancs de sable qui se découvrent à marée descendante. Le Commandant Jacques Cousteau lui-même, jugea bon de s’y rendre pour y explorer quelques unes de ses mystérieuses grottes sous marines, encore appelées ‘blue holes’, du fait de leur couleur bleu outremer, qui tranche sur le reste des fonds sablonneux peu profonds et dont le franc contraste fait instantanément pétiller le regard des plongeurs spéléo. Que l’on y vienne pour y explorer ses récifs, ses épaves, son tombant de plus de 2000 mètres de profondeur ou encore ses nombreuses grottes sous-marines ? dont la plupart des entrées peuvent être visitées par les plongeurs de tous niveaux ? il est difficile de ne pas tomber sous le charme d’Exuma. J’ai découvert cet endroit magique il y a de cela trois ans, et depuis, il m’en coûte d’aller voir ailleurs. Ce matin, une tasse de café au lait à la main, je traverse le jardin pour admirer la mer des Caraïbes s’étirer paresseusement, avec, au delà de la lagune, l’île de Stocking Island qui sert de barrage aux eaux plus tumultueuses de l’océan atlantique. Comme à mon habitude, je jette un coup d’œil dans l’eau, car il n’est point rare d’y trouver une raie filant sous la surface, ou encore d’y voir nager un bébé tortue, ou parfois même un dauphin batifoler a quelques dizaines de mètres du ponton, quand j’entends le téléphone sonner. « Oh non ! » Est la pensée qui me vient immédiatement à l’esprit. Mais ici, le téléphone est souvent synonyme de bonnes nouvelles. Je cours donc jusqu'à la maison pour prendre la communication. « Hey Delph ! Tu te souviens de ce que je t’ai montré hier soir sur Google earth ? » « Comment pourrais je l’oublier, j’en ai rêvé toute la nuit ! ». Je réponds tout de go à mon interlocuteur en repensant à l’image satellite sur l’écran de son ordinateur qui ressemblait à s’y méprendre à l’entrée d’un ‘blue hole’, ce qui, en soi, ne serait pas particulièrement surprenant car l’île en compte déjà un bon nombre, à ceci près que personne n’a jusqu’alors jamais entendu parler de celui là. « Prends ton matos ! On passe te prendre dans une demi-heure pour aller voir ce qu’il en retourne ! Il faut qu’on y aille avec les jet-ski, car il n’y a pas suffisamment de fond pour y aller en bateau ! » Je suis tellement impatiente que j’en oublie de raccrocher le combiné. En quelques minutes, j’ai préparé mon sac de plongée : stab, détendeur, combine 3 mm, ordi, deux dévidoirs à fil d’Ariane et ma fidèle torche de plongée dive rite ? mon ‘soleil dans les ténèbres’?, avec ses batteries 100 % rechargées. Je suis fin prête et commence à tourner en rond. delphpolaroid.jpgUne bonne heure plus tard ? n’oublions pas que nous vivons ici dans un monde à part où 30 minutes signifient aussi bien ‘tout à l’heure’ que ‘la semaine prochaine’?, j’entends les pneus du SUV de mes amis crisser derrière la maison. Quelques instants plus tard, notre 4x4 brinquebale le long d’un chemin parsemé d’ornières. Nous traversons jusqu'à l’autre côté de l’île, non loin du pont qui sépare ‘Little’ de ‘Great’ Exuma. Le temps de mettre les deux jet-skis à l’eau, et je grimpe sur mon engin avec tout mon barda de plongée déjà sur le dos. Nous voilà partis à toute vitesse au travers d’un dédale de mangroves, car même avec les jet-skis, nous risquons de nous échouer, tellement  le niveau de l’eau est bas à cet endroit. Sur les conseils avisés d’un ami commun qui a découvert l’endroit une semaine auparavant, nous avons bien étudié la topographie du lieu. Notre point de repère dans ce marécage marin est un bateau a voile qui s’est échoué sur le récif il y a quelques semaines, avec à bord des réfugiés haïtiens en quête d’un monde meilleur.

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Passée l’épave, nous comptons les doigts de mer parmi les coraux. Un, deux, trois…le passage, c’est là ! Nous arrivons enfin à destination. Un coup d’œil circulaire me fait trépigner : l’eau est effectivement plus bleue dans cette vasque circulaire d’une vingtaine de mètres de diamètre, et la surface de l’eau frémit légèrement, signe incontestable qu’un courant la traverse. J’amarre mon jet ski à un bout de rocher et me prépare à plonger. Mes amis me regardent soudain d’un air un brin inquiet.

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« Tu fais surface d’abord pour nous dire si tu vois une entrée, ok ? » « Oui, ne vous inquiétez pas ! » je leur réponds. « Et tu fais gaffe au courant ! Si tu sens que ca aspire dans le boyau, tu laisses tomber ! » « Euh, ouais, merci du tuyau, ca me parait un bon plan. » En effet, les grottes océanes sont sujettes à de forts courants qui dépendent des mouvements de marées. Selon que l’eau monte ou qu’elle descende, le courant qui les traverse change de sens, et donc tantôt il repousse le plongeur vers la sortie, tantôt il l’aspire vers ses entrailles. En règle générale, le meilleur moment pour pénétrer dans ces grottes est à marée étale avant qu’elle ne commence à redescendre, alors que le courant est inexistant ou faible et avant qu’il ne change de direction. Le hic, c’est que chaque système a son propre mode de fonctionnement, dont le timing ne coïncide pas toujours avec les tables de marées. Le seul moyen d’établir une méthode fiable est d’en étudier le comportement propre avant de se lancer dans l’exploration de ses galeries. Je regarde l’eau d’un air soudain un peu moins assuré. Quelle est la raison qui nous pousse a quitter la surface, avec son air pur et son soleil réconfortant qui chauffe la peau, pour nous rendre seuls face à face avec l’inconnu et, peut être, la bouche sombre d’une grotte sous-marine, à la fois terrifiante et terriblement attirante? Tout d’un coup, je me pose la question. Mais pas pour longtemps. La curiosité et l’excitation d’être peut être la première à déflorer cet endroit l’emportent. Mais attention toutefois ! Comme on adore le dire aux USA, mon pays d’adoption, « Do not try this at home ! » Je ne pars pas à l’aveuglette, comme ca, sans éducation ni expérience. Je suis certifiée en plongée solo, ainsi qu’en plongée technique et souterraine. De plus, la nature m’a doté (à bonne raison) d’un caractère plutôt prudent. L’idée aujourd’hui n’est pas d’aller faire des bêtises, mais d’aller juste voir « si ca passe » avant de pousser plus avant l’exploration, si explo il y a à faire, avec un matériel plus adéquat la fois prochaine. Je vérifie le bon fonctionnement de mon ordinateur, de mes torches et de mon équipement en général. Pas de bulles, sauf celles qui sortent de mon détendeur, c’est bon signe. Un dernier signe de la main, et je glisse sous la fraîcheur des eaux transparentes.

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La cuvette est peu profonde, à peine cinq mètres de fond. Je décide de commencer par suivre le périmètre de la dépression, fait de roches coralliennes. Dès que j'entrevois une fissure, j’essaie de ressentir la sensation d’un courant. Je surprends une petite pieuvre en goguette, et m’attarde un instant à la regarder se sauver au fond de sa cache. Malheureusement pour elle, malgré ses efforts impressionnants de camouflage, les coquilles de mollusques diverses qui parsèment l’entrée de sa tanière sous marine sont la preuve incontestable de son existence. Je poursuis mon exploration. Ici, les langoustes sont reines, et de bonne taille. Elles sortent sans peur aucune pour inspecter l’intrus que je suis sur leur territoire, preuve incontestable qu’elles ne doivent pas avoir vu trop d’humains dans les parages jusqu’à présent. Sur le fond sablonneux, des centaines de Cassiopées (plus connues sous le nom de « méduses à l’envers » du fait qu’elles vivent l’ombrelle au sol et les filaments en l’air) pulsent comme autant de cœurs battant la chamade. Je n’en ai jamais vu une telle concentration auparavant. Bien que peu urticantes, je prends toutefois garde à ne pas les déranger.

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Apres une dizaine de minutes, je me rends malheureusement à l'évidence que, si entrée de grotte il y a, elle ne se trouve pas le long du périmètre rocheux. J’entreprends donc la traversée de la cuvette. S’il y a quelques instants je redoutais un peu de me retrouver nez-à-nez avec l’entrée d’une grotte jusque là inconnue, maintenant, je commence à trépigner en mon for intérieur et prie pour qu’elle existe. Mes espérances faiblissent à chaque coup de palme. Je ne peux que me rendre à l’évidence : « ça ne passe pas ». Peut être l’effondrement d’une partie de ce vieux récif corallien émergé a t’il bouché l’entrée de passages potentiels, mais, n’étant ni scientifique ni géologue, je ne peux me permettre que de faire des suppositions. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas trouvé d’accès, et cette dépression circulaire demeurera pour moi, pour reprendre les paroles de la chanson d’Yves Duteil, « un grand mystère et deux piquets tout droits. » Sans préavis aucun, les méduses Cassiopée jonchant le fond se mettent à se mouvoir comme un seul corps. En l’espace de quelques secondes, je me retrouve enveloppée d’une nuée de masses molles en suspension tout autour de moi. Je rentre la tête entre les épaules, afin ne pas entrer en contact avec elles, et prends cela comme un signe m’indiquant que la visite est terminée. Le cœur un peu lourd, je palme en direction de mon jet-ski, qui m’attend sagement à la surface. « Alors ?? » me lance un trio de voix dès que je refais surface. « On ne te voyait plus, tu nous as dit que tu referais surface avant de… » « Fausse alarme. Y’a rien. Je n’ai pas vu d’entrée, ou alors je suis complètement miraud, même avec mes lentilles. » Le regard déçu de mes amis n’a d’égal que le mien. « Par contre, c’est un sacré coin à langoustes…. » Sourire jusqu’aux oreilles de mes amis. « Sans déc.’ ? » Je me hisse sur le jet-ski et retire mes palmes. « Allez y si vous voulez, y’en a partout. Et des grosses. » Je regarde mes amis enfiler leurs masques. Quelques secondes plus tard, ils partent en plongée libre pour nous choisir deux belles langoustes. Eux, au moins, ne rentreront pas bredouilles et le barbeque du soir est assuré : faute de grotte, on ne mangera pas des merles.

Texte Delphine Pontvieux Photos Delphine Pontvieux, imagerie Google Earth, Francesca Stamp


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