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04/04/2008   par Plongeur.com

Mon feeling sur le feeding

feeding.jpgLa pratique du feeding, nourrir la faune aquatique lors de plongées "loisir", est répandue dans le monde à divers degrés. Que ce soit occasionnellement par un particulier ou de manière professionnelle via les guides de palanquée ou les centres de plongée, il vous a peut être été permis d’assister ou de participer à ces séances de nutrition sous-marine. Je vous propose de vous pencher un peu sur les différents types de pratiques ainsi que sur leur impact sur l’environnement.

Quelques notions d’écologie

Tout d’abord intéressons nous à l’écosystème. Il est couramment défini comme une large zone auto suffisante où les matériaux bruts et les flux d’énergie mettent en relations les organismes vivant (biocoenosis) avec leur environnement (biotope). Le sol, l’eau, l’ensoleillement, les minéraux et les nutriments sont les ingrédients de base de cet écosystème et le tout se maintient grâce à un fragile équilibre. Equilibre évidemment essentiel et reposant aussi sur la compétition inter espèce pour la nourriture et l’habitat. Plusieurs espèces vont partager un même habitat en s’y nourrissant à différents moments. De là découle une idée majeure -> au sein d’un même écosystème chaque partie de l’environnement, vivante ou non, est prise dans un système d’interrelations avec toutes les autres composantes de l’environnement. Toucher à la plus petite de ces composantes a donc toujours un effet à plus ou moins long terme sur d’autres parties de l’environnement. Pour prendre une image simpliste mais parlante on peut comparer cela à un plateau en équilibre sur la main du serveur. Verres, glaçons et pots d’olives représentent vivant et non vivant et le plateau notre écosystème. Enlevez un pot d’olive stratégiquement situé au bord du plateau et c’est l’ensemble qui se trouve déséquilibré, voir le plateau se casse la figure et la tournée est pour le patron.

Le feeding sauvage

Ce que j’appelle feeding sauvage c’est le fait d’amener n’importe quel type de nourriture aux poissons sans contrôle de la quantité. C’est extrêmement nuisible pour l’environnement pour de nombreuses raisons. La nourriture n’est déjà pas adaptée aux poissons : oeufs, pain, morceaux de viande ne font pas partie de leur diète habituelle et mènent à une malnutrition pouvant conduire a la mort. « Les poissons ne peuvent supporter les ‘graisses solides’ (hard fat). Ils les accumulent dans leurs organes avec de sérieuses complications de santé... les excès de féculents sont aussi un vrai danger pour les poissons. » (Dr David Ford, nutritionniste poissons). Ensuite, l’excès de nutriment va bouleverser le fameux équilibre, en étant par exemple un aliment pour les algues, qui peuvent à leur tour mettre en péril le récif corallien (problème expérimenté non loin de ‘la Grande Barrière’). Enfin, pratiqué de manière régulière, l’activité risque de modifier le comportement de la faune subaquatique. Les poissons ont assez bonne mémoire et vont se retrouver au même endroit au même moment pour la ration. Des comportements inhabituels peuvent survenir entre deux espèces mises en compétition, alors qu’elle ne se côtoient normalement pas. Elles peuvent aussi se retrouver sans protection face à d’autres prédateurs, ou développer une agressivité face aux humains. J’ai en mémoire l’image de ces bancs de sards et dorades qui me suivaient à la trace sur certains sites et venaient ‘têter’ le bout des doigts lorsque l’on pointait quelque chose. Cela peut paraître charmant mais c’est un comportement absolument anormal pour un animal sauvage. Citons un rapport de Bill Alevizon (PhD) du Bay institue de San Fransisco : « Il a été fermement établi que les animaux sauvages nourris de manière régulière représente un risque plus important d’agression pour les humains. Aux USA des centaines de personnes sont blessées chaque année et certains trouvent la mort (source Dr Wilkison 1997).... Concernant le milieu marin, des douzaines de morsures de dauphins (nourrit) ont été rapportées depuis que les tours opérateurs nourrissant ces derniers ont débuté dans le Golfe du Mexique quelques années auparavant (NOAA 1992). » Ou... « Le feeding est très probablement la principale cause des changements de comportement de Pagrus Auratus et Pagrus Colas qui se mettent a suivre les plongeurs » (Cole 1994) Cette pratique a été évincée de la plupart des endroits populaires comme la Grande Barrière, Hawai, Floride et plein d’autres. On la retrouve hélas dans des régions moins surveillées, je l’ai observé sur Malte et aux Canaries où les guides de plongée descendent régulièrement avec des sacs de pain. Ce n’est en aucun cas un feeding professionnel et cela doit être boycotté par les plongeurs.

Le feeding contrôlé

Face aux problèmes du feeding sauvage à outrance dans les endroits très fréquentés comme la Grande Barrière, les autorités locales ont mis en place « un permis de nourrir ». L’interdiction peut aussi être totale sur certaines zones (Hawaï) ou bien dans l’ensemble des parcs marins comme aux Etats Unis. En Australie des permis autorisent les ayant droits à nourrir de manière restreinte et adaptée. Ils se mettent ainsi à l’abri des inconvénients précédemment cités mais les problèmes d’ordre déontologique restent dans l’ombre. Voici les arguments en faveur du feeding contrôlé.
  • Les petites quantités ne modifient pas le comportement des poissons.
  • C’est une activité éducative car elle permet de sensibiliser au milieu marin et à la défense de l’environnement.
  • Le feeding crée des liens affectifs entre l’homme et l’animal et de tels liens peuvent être bénéfiques pour l’homme (diminution du stress, de la pression sanguine)
La plupart des endroits ayant régulé le feeding effectuent un strict contrôle des permis ainsi qu’un suivi des sites. Ils se sont abrogé le droit d’arrêter totalement l’activité dans le futur. On s’étonnera tout de même de cette autorisation partielle sur la Grande Barrière vu les interdictions totales qui sont pourtant souvent légion dans d’autres réserves nationales, tout comme aux Etats-Unis d'ailleurs. Ceci met en exergue que le feeding marin reste une activité récente, avec peu d'études et de données collectées et la question de l'impact à long terme sur l'écosystème demeure.

Le chumming ou l’amorce

Le chumming est tout simplement la bonne vieille technique de pêche dite de l’amorce, consistant à mettre à l’eau une substance nutritive qui se répendra doucement et attirera ainsi l’animal voulu, grâce à "l’odeur" dégagée dans l’eau. L'amorce est composée de différentes façons selon les types d’animaux que l’on souhaite appâter. Ce qui nous intéresse et qui est particulièrement sensible concerne les amorces spécifiques aux plongée dites "requins". Pour simplifier le débat, on considerera que les faibles quantités de nutriment envoyés dans l’eau sont innofensives pour l’environnement et l’animal : c'est d'ailleurs un des arguments principaux en faveur de cette pratique. Neanmoins, des problèmes non négligeables peuvent être mis en évidence. Les requins se retrouvent déjà en concentration anormalement élevée sur un site restreint. Etant peu nourris par le bateau il vont se nourrir naturellement à partir de cet endroit des différents poissons qui composent leur repas, créant de fait un déséquilibre local (plateau, serveur, tournée...). Cette même concentration peut, selon le Marine Safety Group, modifier les habitudes migratoires ou de reproduction. Les autorités en la matière ne sont pas unanimes et Sam Gruber, expert en requin citron à l’université de Miami, nous dit qu’après des décennies de feeding, ses requins n’ont pas changé de comportement et se reproduisent normalement. Vient ensuite le problème de la sécurité. Il faut reconnaître qu’à notre niveau, il devient difficile d’avoir des informations et des chiffres parlants ou vérifiables. Force est de constater qu’en terme de pourcentage, le nombre d’accidents directement lié à ce type d’activité reste faible. Néanmoins le Dr Burgess pointe un trait de comportement des squales qui laisse à réfléchir. « Le taux d’attaque des requins est profondément influencé par la concentration de squales et d’humains dans l’eau au même moment. Augmenter l’une ou l’autre des concentrations conduit généralement à une augmentation des chances d’attaque. » 90% des membres de la ‘American Elasmobrach society’, un des corps les plus prestigieux d’Amérique du Nord en ce qui concerne les requins, pensent que le danger pour les baigneurs des plages avoisinantes de telles activités est réel. Pour conclure je me pose une simple question. Que vais-je chercher lorsque je plonge ? Pour beaucoup d’entre nous c’est l’observation au naturel de ce monde à l’intérieur du monde, la possibilité d’être le témoin de scènes rares et magiques qui nous donnent parfois l’impression d’assister à un secret de la nature. Nourrir la faune – quelquesoit la méthode – brise le naturel pour dérober un secret qui nous aurait peut être été offert de plein gré. Et vous , pourquoi plongez-vous ?

Jean-Baptiste Cerna (JhC)

A lire aussi : http://research.myfwc.com/education/view_article.asp?id=30427 http://www.panda.org/about_wwf/index.cfm http://encyclopedia.thefreedictionary.com http://www.reefrelief.org/science_body4.html http://redang.org/wildlife.htm http://www.nathanwelton.com/stories/environment/sharks.html http://dlc.dlib.indiana.edu/archive/00001047/00/walker.pdf

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